Arrêtons d'Exclure les Hommes du Deuil Périnatal ! Ils Souffrent

La Souffrance du Deuil Périnatal chez l'Homme :
La Triple Peine

La douleur liée à la perte d’un bébé pendant la grossesse ou pendant ses premières semaines de vie relève de l’indicible. Dans ce parcours de deuil périnatal, la femme concentre toutes les préoccupations : celles du corps médical, du cercle familial et amical, et bien sûr de son mari. Quoique. L’homme semble en retrait, voire absent du tableau dramatique. Le désir d’enfant reste une volonté de couple, et ce jusqu’à la naissance. Pourtant, en cas de décès du nouveau-né, il est contraint de souffrir en silence. Son incapacité à exprimer ses émotions n’est pas la seule responsable. De l’inconscient collectif jusqu’à son épouse, il subit les injonctions sociétales jusqu’à vivre sa triple peine : la peine d’exclusion, la peine psychique et la peine de guérison.

La souffrance du conjoint : le déni de l’inconscient collectif

Quand le drame arrive, l’attention se centre sur la femme, et l’homme est de facto exclu par l’entourage. D’où vient cette réaction instinctive d’exclusion vis-à-vis du père de l’enfant ?

Le préjugé de la suprématie de la nouvelle Ève face a l’enfantement à la vie dure. Dans l’inconscient collectif, elle a porté le bébé, elle l’a perdu ; elle est donc la seule capable de vivre la douleur du deuil périnatal contrairement à l’homme.

Le cercle familial et amical ne veut pas voir plus loin que le lien physique et maternel établi pendant les jours ou mois de grossesse ou à l’accouchement. Pourtant, la volonté d’accueillir un enfant prend naissance au sein du couple. Dans ce projet à deux, le conjoint se construit un imaginaire pendant toute la gestation, qui plus est dans les parcours de PMA (procréation médicalement assistée).

Il souffre autant des maladresses verbales telles « la nature est bien faite », « tu es jeune, alors ne t’inquiète pas », « tu en auras d’autres ». Elles remplissent les silences sans réconforter ; elles ne remplacent pas l’absence et ajoutent seulement de la douleur à la douleur. À l’instar de sa femme, ces paroles pesantes aggravent la sensation d’agressions extérieures.

Face au corps médical, le mari en tant qu’interlocuteur dans cette épreuve est une fois encore exclu du dialogue. Par quelle évidence ? Le body langage des médecins se centre sur la femme. Hors des discussions, l’absence d’explications fournies renforce son incompréhension. Les blouses blanches partent-elles aussi du principe que l’homme doit être fort sans aucun symptôme ? Le postulat est vrai d’un point de vue physiologique ; pour la peine psychique, ça ressemble à une erreur de diagnostic !

L’effet dévastateur du sentiment d’impuissance

L’homme demeure prisonnier de l’imaginaire de ce même inconscient collectif. Animé par le syndrome de superhéros, il s’impose comme un pilier sur lequel se reposer. Il apporte une aide pratique.

Malheureusement, la douleur de sa partenaire de vie est telle que son soutien ne parvient pas à atténuer la souffrance. Et le sentiment d’impuissance à protéger sa conjointe prend le dessus.

Chaque être est un être émotionnel, et le mari vit tout autant un choc. Mais, par manque d’habitude dû aux injonctions sociétales, il n’a pas l’aptitude de savoir comment réagir. Programmé à devoir « faire face », il ne réalise souvent même pas qu’il souffre, ou le réalise bien trop tard, une fois la dépression installée.

Malgré leur douleur, les femmes attendent du soutien, elles se rapprochent des personnes ayant vécu la même expérience douloureuse, elles cherchent des réponses pour comprendre et donner du sens. Elles possèdent la capacité à mieux communiquer sur leurs émotions, ou tout au moins à recevoir de l’information.

La prise de conscience et la réaction face à une telle détresse ne sont pas autant développées chez l’homme… faute d’entraînement. Leur rôle attendu de super héros les conduit à jouer uniquement les solides remparts. Sans réaction similaire à la sienne, comme les crises de larmes, l’apathie ou le besoin de parler, la femme tend à percevoir la non-réaction de son conjoint comme un manque d’empathie, une froideur, voire une forme d’indifférence.

La mère endeuillée sollicite alors de l’aide ailleurs. Malheureusement, sa quête de soutien extérieur au couple nourrit l’incompréhension et la frustration de son partenaire de vie. Et alors qu’elle voudrait tout le contraire, sa recherche de réconfort conduit à l’exclusion involontaire de son conjoint.

À la peine d’exclusion, s’ajoute la peine psychique. L’homme ouvre des mécanismes de compensation : il se réfugie dans le travail, il fuit le domicile devenu le lieu de torture morale où le silence est pesant et étouffant.

Le deuil ne l’épargne pas, allant jusqu’à un questionnement profond : suis-je capable de donner la vie ? Suis-je un père ? Suis-je vraiment un homme viril ?

L’altérité du couple comme espace de guérison

Le deuil se vit dans sa chair et son être ; la souffrance est cruellement équitable entre homme et femme. Malgré la douleur, et si l’épouse se sent plus à l’aise pour communiquer, elle a un rôle de pilier fédérateur à jouer afin de préserver le couple.

Pour établir la communication, le foyer reprend sa fonction d’espace de neutralité. Il sert de lieu d’expression et d’échange des sentiments de l’autre.

Le deuil périnatal suit un cycle de cinq phases : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. L’enchaînement des étapes est généralement anarchique, voire répétitif. La femme, avec une aisance plus prononcée à la communication sur des sujets touchant l’intime, aide à instaurer un dialogue régulier avec son époux. La démarche s’enclenche en tenant compte des besoins et rythmes respectifs.

Pendant les différents cycles du deuil, le mari s’inclura de lui-même dans l’échange. Afin de faire face ensemble à la peine psychique, chacun s’accorde à respecter des règles énoncées clairement dès le départ. En voici quelques exemples :

  • démarrer par des questions ouvertes, puis fermées pour respecter la progression dans l’ouverture de la communication entre les deux partenaires ;
  • formuler des réponses concrètes ;
  • verbaliser les réconforts vécus comme remède, même s’ils paraissent insignifiants : « je voudrais que tu me laisses traîner deux jours sous la couette », «pourrais-tu me préparer la tisane du soir ? », « cela me réconforte que tu me serres dans tes bras en silence », etc. ;
  • accepter temporairement les aides concrètes comme l’emploi d’une femme de ménage ;
  • éviter les reproches et privilégier le fait d’énoncer ses besoins plutôt que les manquements de l’autre.

Comprenez aussi que les besoins évoluent dans le temps et selon la phase de deuil traversée. La communication au long cours reste indispensable pour apprendre à vivre avec la douleur de la perte et apaiser la peine psychique.

La démarche d’inclusion vaut tout autant pour l’annonce de la maternité. Dès qu’elle sait qu’elle est enceinte, qu’elle en informe son conjoint ! Trop de femmes qui enchaînent les fausses couches en arrivent à cacher le résultat du test de grossesse à leur mari. Et pourquoi ? Parce qu’elles sont convaincues qu’il ne pourra pas supporter un nouveau deuil périnatal. Sans s’en rendre compte, elles infantilisent leur partenaire de vie, et leurs comportements les conduisent à souffrir et à se sentir seules.

Le manque de diagnostic de la dépression masculine

Pour mieux comprendre l’importance de créer un espace de communication avec des règles spécifiques, comprenez bien ces deux données de bases :

  1. L’homme et la femme, même unis par un désir d’enfant et un amour solide, adoptent des fonctionnements différents, donc des réactions distinctes.
  2. Le mari se pose en pilier le temps que sa femme fasse son deuil.

Le facteur temps constitue un élément primordial dans la compréhension de la situation. Par conséquent, le décalage masculin à exprimer sa douleur ne signifie ni un retard à l’allumage ni un phénomène d’inertie. Chacun suit son rythme et sa façon de vivre son deuil. L’homme a besoin de temps pour comprendre qu’il a à son tour besoin d’aide. Pourtant meurtri dans son être, comment faire pour gérer sa peine à guérir ?


Sans cette communication dans le couple, la dépression entre en scène insidieusement, après quelques mois ou années après le drame. La conséquence s’avère dramatique : l’homme ne fait pas le lien entre la déprime et la perte de son bébé, et attribue son épisode dépressif à un autre facteur tel que le surmenage.

L’effet concomitant et dévastateur de ce décalage prend parfois d’autres formes d’expression : une colère refoulée contre sa conjointe et/ou le reste du monde, un abrutissement au travail menant au burn-out. Malheureusement, dans de bien trop nombreux cas, le couple ne survit pas et se sépare.

Encore aujourd’hui, les statistiques sont évocatrices :

  • 90 % des femmes se font aider après un deuil périnatal.
  • Seuls 10 % des hommes le font, et poussés par leurs femmes.

Tout en acceptant de communiquer au sein du couple, avec une démarche inclusive de sa femme, le mari trouve sa force en acceptant sa faiblesse et sa vulnérabilité. Recourir à l’expertise d’une personne neutre, hors de l’entourage amical et familial, offre un nouvel espace de neutralité où exprimer ses émotions.

Se faire accompagner par un thérapeute formé au deuil périnatal est libérateur du poids de la douleur. Pendant la consultation, dans un espace de parole dédié, l’homme s’autorise des mots violents qui apaisent ses maux. Il peut solliciter des ressources complémentaires comme :

  • les médecines dites alternatives : la naturopathie, la sophrologie, l’acupuncture ;
  • les thérapies brèves : PNL (programmation neurolinguistique), EMDR (désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires), RITMO (retraitement de l’information traumatique par les mouvements oculaires), hypnose, etc.


Ici, le facteur temps s’impose comme un allié. La période nécessaire afin d’exprimer et d’apaiser la souffrance de la perte du bébé est sans restriction ou préconisations. Selon les attentes du mari, l’accompagnement dure deux semaines comme deux ans. Attendre trop longtemps signifie que le traumatisme sera d’autant plus long à soigner.

Il appartient à l’homme de revendiquer sa place de parent endeuillé. Afin de sortir de ce cercle d’exclusion, c’est bien à lui de poser des questions et de demander de l’aide. Il est tout à fait légitime de dire haut et fort qu’il est concerné par le deuil périnatal, et qu’il en souffre.

Un projet d’enfant se dessine à deux, il se conçoit à deux. L’homme demeure un conjoint et un père à venir. Il a sa place dans la conception de la vie, et celle de sa vie de famille. En cas de deuil, et aussi cruel soit-il, le deuil périnatal se vit à deux. La société, le corps médical et sa femme ont à le considérer comme un acteur actif et non un figurant muet. En lui accordant sa place, il peut à la fois soutenir son épouse et prendre soin de sa santé mentale. Les deux, c’est-à-dire, les deux conjoints, les deux souffrances, vont de pair. Arrêtons d’exclure nos hommes et évitons-leur cette triple peine : peine d’exclusion, psychique, peine de guérison. Aidons-les sur le chemin de la revivance.

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Un merci particulier à Estelle Fontaine, la plume qui a posé des mots sur mon point de vue.

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